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3 questions à

Philippe Manach, expert de la radio


Lundi 10 Mars 2014 - 17:40

Depuis le début de sa carrière, M. Philippe Manach a développé une profonde expertise sur le secteur de la radiodiffusion. En ce début d'année 2014, il publie "RNT, la radio de l'année prochaine, histoire et enjeux 1983-2013". Il nous livre aujourd'hui sa vision et ses pensées sur l'avenir technologique de notre média.


De l'INA à RTL en passant par Radio France, votre expertise n'est plus à prouver dans le domaine de l'audiovisuel. Quels sont selon-vous les grands enjeux et défis à venir pour le monde de la radio ?

Philippe Manach : Les principaux enjeux sont ceux que je résume dans mon travail "RNT, la radio de l'année prochaine" [1]. Ils concernent un certain nombre d'acteurs, et sont parfois contradictoires, ce qui peut expliquer les vicissitudes des lancements sans cesse reportés de cette RNT, depuis de nombreuses années, d'où la référence à "l'année prochaine"... Je résumerai néanmoins tous ces enjeux à un seul : c'est tout simplement l'avenir de la radio dont il est question, la radio au sens "hertzien" du terme", c'est à dire de un vers tous, gratuite, anonyme, et à capillarité (quasi) infinie...

Au risque de passer pour un Cassandre, j'ajouterai cependant que la RNT ne représente pas à mes yeux la "panacée" que certains voudraient bien y voir, notamment en terme de solution à la pénurie de fréquences. En effet, on a souvent tendance à confondre la "bande passante" et le "débit", dans le monde numérique. Or, si le débit est -relativement- maîtrisable, au travers des normes de compression -et l'éternel débat sur les normes est là pour le prouver-, en revanche l'encombrement spectral répond quant à lui aux lois de la physique, qui sont les mêmes qu'en analogique. Concrètement, le nombre de "blocs" de fréquences disponibles, quelles que soient les bandes de fréquences retenues, est en nombre fini, notamment aux frontières. Et face à cela, le "numérique" ne peut rien. L'offre en numérique ne sera donc pas sensiblement plus importante qu'en analogique.

D'un autre côté, la radio "traditionnelle" -c'est à dire la radio analogique- se porte assez bien, rassemblant toujours plus de 80% d'audience au fil des vagues de sondages. Mais le rajeunissement de cette audience, c'est à dire en fait le maintien du gros de l'audience sur la tranche des adultes, entre 25 et 50 ans, au fur et à mesure que la population vieillit va-t-il perdurer ? Aujourd'hui, NRJ fait jeu égal avec RTL en audience cumulée ; mais les futurs auditeurs, les "teen-agers" sondés à partir de 13 ans, vont-ils continuer à venir vers la radio ou bien vont-ils rester "net-natives" et utiliser les nouveaux modes de consommation pour la musique, l'actualité, l'interactivité ? Et lorsque l'on entend "développement numérique", comme au travers des propos du nouveau président de Radio France, ce n'est pas forcément de "Radio Numérique Terrestre" dont il s'agit...

A l'heure d'internet, de la mondialisation de tous les contenus et de tous les réseaux, reste-t-il un avenir pour les médias locaux ?

Philippe Manach : C'est là un des enjeux du débat : on aurait pu croire en effet au tournant du siècle que les grands réseaux, les "majors", allaient promouvoir la radio numérique hertzienne (DAB+, DMB, voire DRM), en laissant aux médias locaux le bénéfice du développement sous la forme de "web-radios", sensées être plus souples, moins chères, plus interactives et plus à même de répondre aux attentes locales.

Or, après un virage à 180° dans les années 2006-2007, les grands réseaux ont fait le pari en numérique de la "radio sur IP" au détriment de la RNT, tout en défendant par ailleurs le maintien de la "bonne vieille FM" analogique, c'est à dire en fait en faisant tout pour préserver le parc "patrimonial" des fréquences acquises depuis la fin du monopole. Un des paradoxes, souligné par Marc Tessier dans son rapport, a été pour les grands réseaux (NRJ Group, Lagardère, RTL Group), de tenter de barrer la route aux "nouveaux entrants", notamment au travers de la norme DMB, ce afin de préserver le "gâteau" du marché qui serait selon eux difficile à partager, et ce tout en préconisant le recours à "la radio sur IP" en lieu et place de la RNT hertzienne. M. Tessier parle même "d'incohérence", puisque la radio sur Internet permet l'accès à des milliers -voire des dizaines de milliers- de radios à travers le monde.

Je ne me risquerais pas, de mon côté, à prédire un avenir, quel qu'il soit, pour les médias locaux, et même pour les radios généralistes, préférant faire mienne la devise de Pierre Dac : "La prospective est une science difficile, surtout quand elle concerne l'avenir...".

En ce débit d'année 2014 vous publiez "RNT, la radio de l'année prochaine", pensez-vous que nous puissions réellement y compter ? Dans quelles conditions ?

Philippe Manach : Le démarrage prévu en juin prochain concerne 3 zones, dont la région parisienne, certes. Mais les grands réseaux en seront absents, y-compris le service public -sauf volte-face de dernière minute-. Rappelons au passage que l'on a déjà connu par le passé plusieurs démarrages et allumages "officiels" d'émetteurs RNT (ou DAB, à l'époque), à titre expérimental ou non, peu suivis d'effets. Il faut dire que le parc de récepteurs disponibles n'était pas au rendez-vous, ce qui n'est plus le cas dorénavant.
 
En France, on va donc, au mieux, voir cohabiter la RNT, si elle se développe, avec d'autres formes de consommation, via IP sur smartphones, tablettes et autres, mais aussi en FM et même encore en... Ondes Longues ! Mais il faudra aussi suivre de près les progrès de la RNT dans les autres pays, en Europe et dans le monde. La France, après avoir été pionnière dans les années 90, notamment avec sa contribution à la mise au point des normes MPEG, a été distancée mais pourrait un jour "revenir dans le peloton de tête". Qui sait ? 
 
En tout état de cause, les conditions pour un succès massif et rapide ne me semblent pas réunies à l'heure actuelle...


NB : Depuis septembre 2013 Philippe Manach a rejoint le CSA en tant que membre du Comité Territorial de l'Audiovisuel de Paris-Ile de France. Néanmoins, les propos relevés dans cette interview reflètent ses opinions personnelles et ne sauraient être retenus comme position officielle du régulateur.


[1] Philippe Manach, RNT, la radio de l'année prochaine - Histoires et enjeux 1983-2013, Editions HF - Collection 1001 Idées, 2014.