Syndicat National des Radios Libres
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Audiovisuel & Technologies

RNT : le gouvernement face à ses responsabilités


Vendredi 29 Octobre 2010 - 23:45

Le Premier Ministre, au lendemain du Congrès de Nantes - SNRL 2010* en mai dernier, a pris une décision remarquée. Il a chargé David Kessler, Conseiller d'Etat et ancien directeur de France-Culture, de "dessiner les contours d'un modèle économique soutenable pour la RNT". Conformément à ce que souhaite le syndicat, le Premier Ministre demande à David Kessler d'explorer "les modalités de son déploiement, son degré de couverture territoriale", et "la norme technologique sur laquelle elle repose". Suite à l'appel « Radio Numérique pour Tous » initié par les acteurs de la diversité radiophonique, le SNRL souhaite que le gouvernement fasse preuve de responsabilité, d'audace et de raison.


David Kessler (F. Lafite)
David Kessler (F. Lafite)

Grands réseaux et petits tartuffes

On se souvient que la norme DMB, imposée par les grands réseaux commerciaux grâce à la passivité complice de petits tartuffes, était, selon eux, "le moyen de préserver l'unité du paysage radiophonique". Comprenez : figer le marché publicitaire, empêcher de nouveaux entrants, retarder la radio numérique hertzienne, et tordre le cou aux radios indépendantes, locales et associatives.

En réponse à la position de ces grands réseaux et à l'occasion de cette dernière mission, le syndicat propose des solutions raisonnables pour sauver une radiodiffusion pluraliste, universelle, populaire et gratuite. Au cours d'une réunion de travail à la Mairie de Paris avec David Kessler (actuellement conseiller à l'enseignement, la culture et la recherche auprès de Bertrand Delanoé), Emmanuel Boutterin et Pierre Boucard ont analysé la situation de blocage de la Radio Numérique Terrestre, et ont fait des propositions raisonnables et acceptables par tous les éditeurs de services.

Pierre Boucard, Délégué National à la gestion du spectre et à l'innovation technique
Pierre Boucard, Délégué National à la gestion du spectre et à l'innovation technique

La norme : une question essentielle qui ne doit pas servir de prétexte aux imposteurs

Le syndicat a mis l'accent sur le retard de la France pour la RNT par rapport aux autres pays d'Europe. Le 7 juillet, deux jours avant la réunion avec David Kessler, le syndicat, invité par les grandes marques automobiles européennes à Munich présentait la situation en France. Les constructeurs et équipementiers comprennent mal le choix de Christine Albanel sur la norme DMB, dont l'embauche à France Télécom suscite, malheureusement, quelques interrogations. Mais il y a plus grave, ont expliqué les dirigeants du syndicat à David Kessler : l'atermoiement français provoque une confusion auprès des auditeurs, entre Radio Numérique Terrestre et Radio sur IP, et plus cette confusion perdure, plus elle est préjudiciable au déploiement des nouveaux récepteurs hertziens, et plus elle sert les intérêts des télécoms au détriment des éditeurs de services.
Pierre Boucard, Délégué National à la gestion de la ressource hertzienne et aux nouvelles technologies, a présenté les travaux du syndicat et de ses partenaires, le Groupement des Radios Associatives de la Métropole Nantaise (GRAM) et l'association Digital Radio (DR) -dont le syndicat assure la vice-présidence. Il a souligné l'intérêt que le Ministère de l'Industrie et le CSA leur ont porté, afin de favoriser l’usage de la norme DAB+, permettant plus de souplesse dans la mise en oeuvre de la RNT en Europe. Il a présenté les expérimentations autour des données associées (BIFS, DLS, EPG) et démontré au Conseiller d'Etat les coûts réels de diffusion.

Le numérique hertzien : des coûts maitrisés

Contrairement au rapport Tessier, dont le Président du SNRL Emmanuel Boutterin, a souligné l'ineptie lors d'une audition publique au Sénat, les coûts doivent être établis sur une base rationnelle et non spéculative : la maîtrise de la chaîne de diffusion sur le premier multiplexe bi-standard DMB/DAB+ installé à Nantes fournit la preuve d'une maitrise totale des prix, pour autant que ceux-ci soient basés sur les coûts réels. Ce multiplexe multinorme, le premier en Europe, est actuellement accessible en Loire-Atlantique, il diffuse une douzaine de programmes** et David Kessler le visitera dans quelques jours.

Le SNRL a présenté au conseiller d'Etat les contributions du syndicat aux consultations publiques, et démontré la contradiction entre le rapport Tessier, basé sur des présupposés inexacts, et celui d'Emmanuel Hamelin, plus constructif et respectueux des métiers de la radio.

Une démonstration syndicale basée sur les intérêts des parties

1) L'intérêt pour l’auditeur : accès gratuit, simple et anonyme à l’information, la musique, la culture ; continuité de réception sans brouillage ; meilleure qualité du son et extension possible des zones de couverture ; enrichissement significatif de l’offre radiophonique ; nouveaux services de données associées «passifs » ou « interactifs » en mode connecté ; pluralisme accru grâce au rôle régulateur et arbitral du CSA ; maintien d’un réseau d’information de masse gratuit et universel, très souple et accessible en cas d’urgence nationale.

2) L'intérêt pour l’éditeur : coût fixe de diffusion ; simplicité du modèle : un émetteur, des récepteurs ; possibilité de se développer sur des bases connues et maîtrisées ; maîtrise de la chaîne : de la production à la diffusion ; équité d'accès aux programmes sur les terminaux RNT grâce à la planification du régulateur et de l'Etat ; équilibre entre éditeurs garantie par le CSA ; redynamisation du média radio auprès des nouvelles générations ; extension des zones de couverture pour les éditeurs qui le souhaitent ; convergence maîtrisée du média radio dans l’univers numérique en produisant de nouveaux contenus sur les territoires ; diversification des ressources et création d’emploi pour développer de nouveaux services dédiés.

Rachid Arhab, inauguration de l'émetteur RNT au sommet du
Rachid Arhab, inauguration de l'émetteur RNT au sommet du

L'avenir est à l'hertzien

Le syndicat a exposé la position de chaque acteur, en insistant sur le fait que les éditeurs de la diversité (radios associatives, service public, réseaux commerciaux thématiques et multivilles, nouveaux entrants à valeur ajoutée) appuyés par les opérateurs de diffusion hertzienne et le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, sont favorables à une utilisation rapide de la Bande III, sans pour autant abandonner les Bandes I et II. Selon le syndicat, le blocage vient essentiellement du « Bureau de la Radio », c'est a dire une petite coalition hétéroclite des quatre holding de réseaux commerciaux, (RTL, Lagarère, Next et NRJ) et plus marginalement de Skyrock.

Le syndicat a plaidé en faveur de la RNT a partir de faits et d'une prospective raisonnable, et non sur des extrapolations futuristes et imprudentes : l’audience radio, média d'accompagnement par excellence, à la maison, au travail et dans la voiture, se fait principalement en analogique hertzien alors même qu’Internet est présent partout. 85% de la population écoute la radio tous les jours en hertzien et cette proportion est relativement stable quels que soient les autres modes d'écoute.

Pures spéculations et intérêts personnels

Il n'en reste pas moins que les difficultés actuelles de la RNT sont dues également au cloisonnement entre les industries du broadcast et celles du broadband. Cette dichotomie est due au fait que les industries des télécommunications ignorent les métiers de l'édition relevant de l'information et de la culture, et ne comprennent pas les intérêts et les économies spécifiques des centaines d'éditeurs. Cette ignorance porte en elle un danger pour le pluralisme : dans une économie non régulée, les Télécoms doivent impérativement faire des économies d'échelle, choisir les éditeurs de contenu immédiatement rentables et donc moins-disants en terme culturels et d'information. Selon Emmanuel Boutterin, président du syndicat, « la position attentiste des grands groupes est liée à leurs interactions avec les Télécoms, dont certaines sont malheureusement réelles, et d'autres relèvent de pures spéculations dans leur capacité à faire valoir leurs intérêts »

Plus amusante est la position extrême en faveur de la radio sur IP et pour l'abandon de la bande III de Pierre Bellanger, Sylvain Anichini (ancien directeur général adjoint de Radio France et désormais membre du Comité Stratégique de Onde Numérique) et de Marc Tessier (ancien Président de France-Télévision de 99 à 2005 et membre du conseil de surveillance de Ediradio, société éditrice de RTL en France depuis janvier 2010, à peine trois mois après avoir remis son rapport en défaveur de la RNT) pour des raisons d'intérêts privés et personnels.

La triplette Bellanger-Anichini-Tessier ne ménage pas ses contorsions sportives. Elle fait même miroiter aux centaines de petits éditeurs inquiets (et parfois, malheureusement, incrédules) que la bande FM pourrait rester en l'état. Quelle démagogie ! Ils ajoutent que les radios associatives -qui selon eux font peu d'audience- pourraient d'ailleurs fort bien s'accommoder d'une diffusion sur IP en libérant de la place sur la FM...

La radio IP : quelques avantages, un risque certain et beaucoup de dangers

Elle est significative d'une croyance parfois plus ou moins partagée par les grands éditeurs de service nationaux : ils seraient dans un rapport de force favorable vis-à-vis des Télécoms et imposeront leurs choix éditoriaux et de programmation. C'est faux. Leurs équipes, ou ce qui en restera, deviendront de simple préposés des téléphonistes. Ce sont des centaines d'éditeurs radios qui disparaitront, et avec eux, le pluralisme et la diversité. Il y a en effet un constat inquiétant : certains opérateurs télécoms, fabricants de terminaux, et autres grands acteurs de l’Internet prétendant « organiser l'information à l'échelle mondiale et la rendre universellement accessible et utile », se considèrent comme agrégateurs et fournisseurs de bouquets, et leur position d'oligopole n'offre aucune contrepartie réelle pour les éditeurs.

Le syndicat a présenté à David Kessler les avantages et les inconvénients de la radio diffusée en IP. Une diffusion exclusive en IP ferait basculer la radio dans un modèle payant (par l'abonnement au forfait) qui, selon le SNRL, est un modèle économiquement peu viable. Certaines radios y sont installées depuis de nombreuses années aux Etats-Unis et leur modèle économique n'est viable que pour deux ou trois grands groupes et pour les radios payantes « de niche », avec un ciblage CSP+. Par ailleurs, la saturation du réseau a été démontrée par TDF, elle engendrera une sélection « naturelle » : accès prioritaire aux radios dominantes à valeur ajoutée pour les télécoms. Veut-on vraiment, dans notre pays d'une radio déshumanisée, une espèce de super juke-box avec profilage et géolocalisation des auditeurs, de nos familles et de nos enfants ?

Selon Pierre Boucard, « si le gouvernement n’agit pas rapidement, la loi du plus fort s’appliquera, et un nouveau paysage radiophonique IP naîtra selon les règles fixées par les opérateurs télécoms et les acteurs dominants ». Petit à petit le modèle d’une radio payante s’imposera ainsi que le profilage systématique de l'auditeur.

L'appel de la "Radio Numérique pour Tous" : un compromis raisonnable

Il faut maintenant trouver des compromis « raisonnables » pour tous les éditeurs de services. Le syndicat a donc proposé à David Kessler des pistes complémentaires :

1) sanctuariser les bandes I, II, et III pour la Radio Numérique Terrestre ;
2) ajouter le DAB+ à l’arrêté signal du 5 décembre 2007 ;
3) ouvrir le débat autour du passage à la RNT pour les radios locales en zone rurales avec le DRM+ ;
4) opérer un déploiement progressif dans les métropoles afin d’analyser le comportement des auditeurs et de s'adapter à la demande ;
5) imaginer des mesures incitant les diffuseurs à faire un effort sur les coûts de diffusion ;
6) imaginer une incitation financière pour toutes les radios qui se lancent dès la signature des convention par le CSA ;
7) signer les convention du CSA pour les éditeurs volontaires et démarrer la RNT sur Paris, Nice et Marseille, et relancer immédiatement les appels sur les 16 autres zones urbaines prévues initialement.
8) programmer dès a présent une campagne d'information gouvernementale auprès des auditeurs sur le modèle de celle réalisée pour le déploiement de la TNT
9) prévoir un soutien public à l’achat des récepteurs numériques, à l’image de la « prime à la casse » outre-manche afin d’accompagner le renouvellement du parc actuel vers le numérique, assortie d'une labelisation des récepteurs multinormes proposée par les éditeurs et les organisations professionnelles volontaires.

Lors du Congrès de Nantes de mai dernier, le syndicat a avancé le concept, ouvert et partagé, d'une grande alliance globale pour défendre et promouvoir une radiodiffusion populaire, pluraliste, universelle et gratuite. Avec le débat public sur la RNT, le syndicat et d'autres opérateurs ont réussi à fédérer des acteurs qui jusqu'à présent, ne se parlaient pas. Une expertise commune est née. Mieux, une volonté commune apparaît avec l'appel « La Radio Numérique pour Tous », au bénéfice de toutes les entreprises du secteur, dans le respect des auditrices et des auditeurs de notre pays.

* qui a vu le lancement par Rachid Arhab et Alain Méar de la première démonstration de diffusion numérique hertzienne multinormes en bande III en Europe.

** Liste des radios actuellement diffusées en RNT à Nantes: AlterNantes, Eur@dio Nantes, Fidélité, Jet FM, Prun', SUN, Hitwest, Radio FG, Ouï FM, LCI Radio, RFI, TSF Jazz.